EntretiensPARENTALITÉ

Ève Herrmann: les apprentissages autonomes

Depuis presque 10 ans, Ève livre avec tact, pudeur et constance son journal de famille via son blog inspirant, dans lequel elle partage sa vision de l’éducation libre. Elle et son mari ont choisi l’IEF (l’Instruction En Famille) pour accompagner l’enfance de leurs filles, Liv et Emy, avec liberté, lenteur et créativité.

Ève est l’une des pionnières a avoir démocratisé la pédagogie Montessori pour les familles en France, notamment en collaborant à la conception de nombreux coffrets et livres éducatifs avec les éditions Nathan. Elle est l’auteure du livre Grandir librement, aux éditions Solar et prépare un prochain ouvrage à paraître.

Elle nous livre ici son parcours qui l’a conduite à s’écarter de la proposition de l’Education Nationale et à offrir à sa famille (ainsi qu’à elle-même) cet espace de liberté sans prix.

Tu as choisi que tes filles grandissent en dehors de tout cadre scolaire, comment es-tu arrivée à cette prise de décision?

Dès le début de ma parentalité j’ai été très attirée par la pédagogie Montessori. J’ai commencé à lire sur le sujet, à adapter ces idées à la maison avec ma première fille. Peu d’informations étaient disponibles à cette époque (il y a 12 ans) sur la tranche d’âge 0-3 ans. J’ai fait beaucoup de recherches, je me suis formée et j’ai évolué en tant que maman avec la pédagogie Montessori. Mes deux filles en ont beaucoup bénéficié durant leur petite enfance. 

Quand s’est posée la question de l’école, j’avais évidement envie qu’elles puissent intégrer une école Montessori. C’est à peu près à ce moment-là (vers les 3 ans de Liv) que j’ai pu prendre part à la création d’une école Montessori, que Liv a intégrée pour ses 4 ans. Émy était avec moi dans un espace parents- enfants pour les 0-3 ans que j’avais créé dans l’école. Tout cela nous convenait parfaitement. Mais nous avons déménagé et là, la question de l’école est revenue sur le tapis. L’école Montessori proche de notre logement était complète et très chère. Nous avons alors fait le tour des autres options disponibles, visité beaucoup d’écoles alternatives, souvent chères, souvent avec des listes d’attente… et la solution idéale ne s’est pas montrée.

Les filles ont donc commencé une année dans une école à pédagogie classique dans notre quartier : moyenne section pour Émy et CP pour Liv. Cette année scolaire a confirmé que je ne voulais pas de ce type d’enseignement pour mes filles. Elles n’étaient pas malheureuses en classe, mais n’étaient pas non plus épanouies et heureuses d’y aller tous les jours. De plus, leur père et moi restions travailler à la maison. Nous devions lever nos filles, les aider à se préparer pour être à l’heure à l’école, chaque jour, alors que nous restions tranquillement à la maison à travailler selon nos propres horaires.

J’ai vu en cela une incohérence que j’avais du mal à justifier auprès de mes filles. Il nous fallait souvent courir le matin pour arriver à l’heure à l’école (bien qu’à 3 minutes à pied !), je devais ensuite retrouver les chercher à 11h30 (en ayant pris soin de commencer à préparer le repas avant), puis les raccompagner pour 13h45 alors que les filles avaient envie de se poser et jouer tranquillement et enfin les récupérer à 16h45… J’avais le sentiment d’être dirigée par les horaires de l’école et mon temps de travail était morcelé.

Bref, tous nous subissions ces horaires imposés, et elles en plus de cela subissaient une pédagogie non adaptée (où l’enfant apprend ce qu’on lui demande, suit le professeur et le groupe et n’est pas moteur de ses apprentissages).

Nous avons repris nos recherches d’écoles, sans grande conviction, car nous les connaissions déjà, et suite à cette année scolaire, j’ai compris que je ne voulais pas d’une classe où le professeur se place au dessus des élèves, quelque soit la pédagogie. L’école Montessori n’avait qu’une place pour Liv, mais après avoir visité la classe et rencontré l’enseignante, le courant n’est pas passé. Elle ne souhaitait pas y aller. Nous ne voulions pas dépenser tant d’argent pour une scolarité qui ne faisait pas envie à notre fille.

C’est là que nous avons pensé à l’instruction en famille. L’idée de vivre ensemble selon notre rythme et à notre idée était très tentante ! Et quand on travaille déjà à la maison, c’est facile à mettre en place, surtout avec des enfants en classes élémentaire et maternelle. Nous avons donc commencé une première année, nous disant qu’elle serait une année de test au terme de laquelle nous verrions si cela convenait à bien à tous.

Passés les premiers moments un peu étranges, quand on a l’impression de « rater » quelque chose le jour de la fameuse rentrée, nous avons découvert une liberté fabuleuse, une richesse immense, des relations renforcées… Et nous avons continué car rien n’est venu en travers de notre route nous disant d’arrêter.

Aujourd’hui en France, l’éducation repose principalement sur l’ Éducation Nationale, que penses-tu de cela?

Il faut bien qu’il y ait une entité qui fasse valeur de référence et qui organise l’éducation du pays. En cela, je ne vois pas de problème. Cependant, ce qui me dérange, c’est la façon dont cela est mené et le manque d’ouverture de l’Éducation nationale sur les pédagogies alternatives qui ont largement fait leurs preuves aujourd’hui. 

Il y a heureusement de plus en plus d’écoles alternatives qui voient le jour malgré les difficultés rencontrées (pas de budgets et bâton dans les roues mis par l’EN). L’EN se pose en chef supérieur qui dirige et décide sans laisser beaucoup de place aux innovations et changement. C’est un mécanisme énorme et ancien qui a du mal à changer et se renouveler. Je pense que le changement viendra par le bas, grâce aux écoles nouvelles et à toutes les familles qui choisissent l’IEF.

Par ce geste nous montrons que nous n’acceptons pas ce que propose l’EN et choisissons de voler de notre propres ailes. Pour le moment, ces innovations ne sont pas toujours bien vues par l’EN, mais à force de les voir se développer, se répandre et prendre de l’ampleur, il leur faudra bien admettre que le changement est nécessaire.

Selon toi, que gagnent Liv et Emy à ne pas fréquenter l’école?

Je ne sais pas ce qu’elles gagnent à ne pas fréquenter d’école au sens large. Car des écoles géniales il y en a certainement. Mais je sais ce qu’elles gagnent à ne pas fréquenter une école à pédagogie classique régie par l’EN.

Tout d’abord elles gagnent en liberté : liberté de temps, liberté d’expression, liberté de répondre à leurs propres besoins. Et c’est déjà énorme.

Elles gagnent en autonomie, car je leur demande de faire de plus en plus de choses par elles-mêmes et pour elles-mêmes.

Elles gagnent en connaissance de soi : elles apprennent à se comprendre, se connaitre car elles peuvent suivent leurs intérêts, faire vivre et grandir leurs passions car elles ont du temps.

Elles gagnent à ne pas vivre la majeure partie de leur temps en compagnie d’enfant triés par âge. Évidement, les enfants ont besoin de leurs pairs, mais aussi du reste de la société. Elles peuvent côtoyer et partager des choses avec des adultes, des enfants plus petits, des jeunes, des personnes âgées… Elles ne sont pas dans une relation de soumission face à l’adulte qui décide de quoi seront faites leurs journées et leur enseignement.

Je pense que ce qu’elles gagnent est immense et que je ne mesure pas à quel point ça change leur vie et la nôtre.

Que penses-tu qu’elles perdent en n’allant pas à l’école?

Si on reste sur l’idée de l’école classique proposée par l’EN, je ne crois pas qu’elles perdent grand chose, peut-être juste le temps passé avec des amis, qui est moins important pour nous, même si nous faisons en sorte de les rencontrer souvent.

Il y a peut-être aussi le fait de travailler en groupe sur des projets porteurs de sens pour la communauté (si jamais cela se fait au sein des classes), mais nous essayons de développer cela avec les amis et dans notre quartier.

D’après toi, quel est le pouvoir de la parentalité?

Par le simple fait de vivre avec nos enfants, de créer pour eux un environnement de vie, de faire des choix de vie, nous avons un impact énorme sur eux et leur développement.

C’est ça notre pouvoir: agir sur leur environnement du mieux de nous pouvons, en fonction de nos idéaux, de nos personnalités, de nos choix de vie, POUR nos enfants.

Il ne faut pas croire que nous avons un pouvoir SUR nos enfants, mais plutôt POUR nos enfants. Les parents ont cette idée qu’il faut toujours faire quelque chose pour les enfants : apprendre, stimuler, aider, guider et aussi corriger, contrôler… 

C’est vraiment une question difficile, car il ne faut pas voir ici le pouvoir avec une idée de puissance, de statut supérieur ou d’ascendance sur quelqu’un, comme nous avons tendance à le faire facilement.

Notre pouvoir ici est notre capacité à apporter quelque chose à nos enfants.
Le pouvoir des parents est bien au-délà d’une action directe sur l’enfant ; il réside dans l’amour inconditionnel que nous lui portons, dans notre capacité à l’accepter, le porter, le soutenir et l’aider à révéler toute la beauté de son potentiel.

Notre pouvoir de parents comprend l’attention que nous portons à l’environnement de nos enfants, notre amour inconditionnel et notre capacité à lâcher et les laisser libre.

Peux-tu donner 3 conseils aux parents pour favoriser les apprentissages autonomes de leur enfant?

1 / Accorder à son enfant respect et confiance

Il faut savoir que l’enfant n’a pas besoin d’être modelé par l’adulte pour devenir quelqu’un de bien. Il est déjà quelqu’un de bien ! Quand l’enfant sent qu’on l’accepte tel qu’il est, qu’on ne cherche pas à le modeler pour le faire entrer dans un moule ou coller à une image, il lâche ses défenses et se montre bien plus autonome et capable. Capable de prendre de décisions pour lui-même, capable d’agir par lui-même et capables d’aller vers ce qui l’intéresse, car il se sent soutenu et sait qu’il peut essayer – et éventuellement se tromper sans se sentir jugé ou rabaissé.

C’est comme cela qu’il pourra se lancer dans des apprentissages autonomes. Il a besoin que l’on respecte ses centres d’intérêts, car ce sont eux qui vont le guider dans les apprentissages autonomes. On apprend ce que l’on aime, et pas l’inverse. Si nous nous intéressons à ce qui l’intéresse il se sentira valorisé pour continuer.
Les adultes doivent apprendre à modifier leur vision de l’enfant pour le voir comme un être capable d’apprendre par lui-même. Il veut apprendre et faire par lui-même; c’est la vie qui bat en lui qui le pousse à découvrir et comprendre le monde. 
Pour que les apprentissages autonomes puissent avoir lieu, il faut avoir une confiance absolue en nos enfants, ils le sentiront et ça leur donnera des ailes. Cela paraît simple, mais en réalité pas si évident. La société exerce une telle pression sur nous, parents, que nous en arrivons à nous couper de notre propre instinct.

Avec l’IEF, faire confiance à nos enfants est le socle de base, le pilier qui va faire durer l’aventure. Il faut avoir confiance dans le fait qu’ils apprennent comme ils respirent, qu’ils sont curieux du monde, qu’ils vont grandir et évoluer quoi qu’il arrive. Si nous leur fournissons un environnement riche et stimulant (voir point suivant), ils portent tout ce qu’il faut en eux pour devenir des gens extraordinaires et révéler leurs talents.

2 / Penser l’environnement de son enfant

Dans les apprentissages autonomes l’environnement joue un rôle majeur puisqu’il n’y a pas de professeur qui délivre des connaissances. L’environnement joue le rôle de support d’apprentissage et nous jouons le rôle de lien entre l’enfant et l’environnement, de connecteur et parfois de déclencheur.

Notre rôle de parent et d’éducateur n’est pas de professer mais de mettre en contact notre enfant avec la culture. Pour cela nous devons agir sur l’environnement et non pas sur l’enfant et porter toute notre attention dans la création d’une ambiance riche en culture, en idées, en supports variés, en découvertes…

Attention, Il ne s’agit pas de gaver l’enfant, mais de lui proposer une belle table aux mets alléchants et de le laisser choisir. Si l’enfant n’a pas besoin d’un maître qui dirige, il a besoin d’adultes qui montrent le chemin, qui offrent à voir le monde, l’aident à répondre à ses questionnements et l’encouragent dans la poursuite de ses intérêts. En classe Montessori, le rôle de l’éducateur porte en grande partie sur l’environnement : il prépare le terrain pour les apprentissages, il montre, remontre, répond aux demandes, remet de l’ordre et se fait oublier.

3 / Offrir du temps libre et de la liberté

Les apprentissages autonomes ne se commandent pas, pas plus qu’ils ne se produisent au sein d’un emploi du temps minuté. Il faut du temps et de la liberté.

La liberté de se lancer dans le déchiffrage d’une partition de piano pendant 1 heure entière ou de lire et relire le même livre ou tous les livres d’un même auteur ;

La liberté de suivre tous les pas à pas sur les techniques d’aquarelle parce que c’est ce qui le fait vibrer à ce moment-là (même si ça dure pendant des jours) ;

La liberté d’écrire un roman (et avoir la chance qu’un adulte croie en lui et en ses possibilités) ;

La liberté d’avoir des temps morts où les apprentissages sont en pause, car il faut aussi des temps pour mûrir ce qui vient d’être acquis.

Les trois points cités sont interdépendants pour permettre l’émergence des apprentissages autonomes:

La confiance et le respect de l’enfant sont les piliers, l’environnement est ce qui nourrit et la liberté est ce qui révèle.

Retrouvez l’univers d’Ève sur son blog ainsi que son fil Instagram.

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